Lot n° 28
Estimation :
120 - 180
EUR
[LITTERATURE ET GUERRE DE 1940] BOUSQUET (Joë). Ensemble com - Lot 28
[LITTERATURE ET GUERRE DE 1940] BOUSQUET (Joë). Ensemble comprenant 9 lettres autographes signées, adressées à André FERRAN :
- 22 mars 1942, Carcassonne - 4 pp
"J'ai supporté mon mal avec courage tant que je me suis senti plus vivant que lui. Mais voilà que ma paralysie s'est mise à fleurir, à pousser d'étranges rameaux chargés d'épines et que je dois lutter, jour et nuit, contre une vie monstrueuse et erratique qui s'est emparée de mes jambes. Assis dans mon lit, maintenant à grand-peine la feuille où j'écris, je résiste à l'effort musculaire de mes jambes qui, depuis un mois, descendent à travers mon ombre un escalier invisible et interminable ; et, vidé de ma pensée qui les devance dans les ténèbres et le froid, je me demande si la curiosité de mourir n'est pas le progrès suprême dans l'amour de la vie. / Incapable, soudain, d'écrire, de donner une forme à ce que j'écris. Pris de vertige à la pensée que tout article entrepris serait intérieurement ordonné par le pressentiment de sa conclusion et prêt à admettre que la composition dirigée est l'analyse plus ou moins adroite d'un élan auquel il aurait été plus sage de se livrer; Et que fais-je, en consigant ceci, sinon plaider en faveur de ce qui dérive de l'impuissance et de la maladie ? / Je n'ai pas pu écrire sur Lanza del Vasto l'article que je voulais lui consacrer - décidé toutefois à répondre de l'action qu'il a exercé sur moi, je me suis promis de confier à cette lettre quelques-unes des raisons qui motivent mon admiration pour ce vrai poète. / Singulier poète ! Très grand, et impur comme le vent. Inégalable, aussitôt que sa vie parle pour lui, décevant quand il entreprend de lui répondre. Comme un tailleur d'images menacé de devenir idolâtre, il lui arrive, lui qui fut miraculeusement préservé de tomber en extase devant son outil, de buter sur l'objet de son travail et d'y vénérer des opacités, des reliefs. Je sais pourquoi. Plus qu'aucun autre, il a étroitement associé l'ascèse spirituelle et le travail des mains, mais oubliant quelquefois que cette réussite ne s'accomplit qu'à hauteur de prière et dans l'oubli de soi qui, bien entendu, délocalise l'oeuvre. On s'étonne alors de trouver du poids matériel à une image de son élévation. Trop réel, le poème pâlit, comme un vitrail dans une église dont on aurait supprimé le toit. Entre le texte et lui retombe de la poussière, comme au passage d'une voix blessée de ses propres traits. / Mais je ne serais pas si sévère avec Lanza si certains de ses poèmes ne m'avaient pas révélé l'accent, la saveur, la présence de la plus haute vérité spirituelle. Certains textes de "Vitrail" ont dressé devant mon imagination la vision d'une croix tendant dans l'air bleu sa nudité désespérée, mais vibrant enfin de transparences, comme si le ciel lui faisait grâce en la traversant comme un cristal. Les grands, les beaux poèmes de Lanza del Vasto portent des robes de larmes. / Comme son oeuvre est intéressante à étudier ! et comme on y voit bien que la spiritualité et la poésie peuvent se fortifier mutuellement mais sans coïncider jamais, comme si les valeurs mystiques et esthétiques s'affrontaient dangereusement, tant que l'union d'un homme et de sa vie n'est qu'un effort douloureux et l'appel discordant à la récompense de la mort... / Bien peu de poètes permettent que l'on pressente l'Absolu à travers la beauté éparse dans leurs oeuvres. En blâmant Lanza, je loue son intégrité. Il a fait si bien qu'on peut difficilement le louer sans entrer dans sa foi. Un des seuls, un des premiers à chercher hors de ce monde les limites de son oeuvre. Acceptant ainsi la tradition perdue qui fait de la poésie méditerranéenne une "poésie d'ailes brisées". Excusez-moi, cher Monsieur, d'avoir si platement parlé d'un grand poète. J'attends trop de lui pour ne pas chercher avant tout à lui "rendre justice"..."
- 30 mars 1942, Carcassonne - 4 pp.
J'accepte, de grand coeur, la publication de ma lettre : celle que vous m'avez envoyée m'a inspiré des réflexions si pressantes que je me fais un devoir de vous les communiquer : / Je suis heureux de mériter de votre amitié et votre estime. Je ne mérite en rien votre admiration. C'est un devoir qui incombe aux hommes atteints comme moi d'avertir leurs amis qu'ils gardent une âme étrangère aux évènements survenus dans leur chair. C'est avec une angoisse vraie que j'ai vu depuis longtemps mon épreuve me dérober ses bienfaits, comme si elle ne signifiait que hors de moi et qu'elle n'eut son plein efficace que dans les âmes entièrement pures du mal survenu avec elle. / Je ne me dissimule pas que cette affirmation recouvre une énigme psychologique. Comme une lumière encrasse la lanterne dont elle éclaire et illumine l'horizon, la douleur physique rayonne au détriment de l'homme qui la subit. Il me semble qu'elle compromet dangereusement la liberté de l'âme, l'exile de l'exemple qu'elle est. N'ignorant pas de quel effet doit être mon sort sur les imaginations élevées, je sens trop souvent que je suis
My orders
Sale information
Sales conditions
Return to catalogue